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« A l’issue de cette crise, de nombreuses entreprises dans la chaine de valeur du karité ne seront probablement plus là »

Les impacts de la crise sanitaire mondiale induit par le coronavirus ne cessent de grandir en Afrique et affectent de plus en plus les secteurs clés voire vitaux comme l’agriculture. Au Bénin, les start-ups agricoles à l’image de Wakapou spécialisée dans la production d’amande bio de karité,  sont frappées de plein fouet par le revers économique de cette crise inédite. Dans un entretien à nous accorder, le directeur général de cette PME Hervé Pourcines rappelle la vulnérabilité des start-ups et de certains acteurs de la filière karité qui risquent de disparaitre de la chaîne de valeur si rien n’est fait pour les aider.

Comment se porte Wakapou en ces temps de crise sanitaire ?

Premièrement, Wakapou n’a pas été directement affecté par la crise sanitaire. Personne parmi les employés ou les coopératives partenaires n’a été contaminé par le Coronavirus, ou du moins n’en a souffert ou n’a eu besoin d’être hospitalisé. Wakapou a été épargné sur le plan sanitaire. Par contre, dû à la crise économique engendrée par la crise sanitaire, et due à la volatilité des marchés clients que sont essentiellement l’Europe, et un peu les États unis, encore dû à la baisse continue des prix des matières premières, Wakapou a décidé en l’absence de commande de faire une année blanche et de mettre ses opérations en veilleuse. En attendant que l’économie reparte dans le bon sens en 2021.

Quelle est l’implication de cette année blanche déclarée pour la société et pour les coopératives partenaires ?

Pour la société, l’implication c’est que nous évitons une prise de risque non nécessaire, une prise de risque dont nous n’avons pas les moyens parce que nous ne sommes qu’une startup et notre assise financière n’est pas encore consolidée. Elle ne nous permet pas de prendre le risque de lancer une campagne, de générer des coûts et ensuite d’avoir à faire face à des prix ou des volumes qui ne nous permettent pas d’absorber ces coûts. Et comme il est toujours nécessaire d’emprunter pour financer une campagne, il ne faut pas prendre le risque de le faire et de ne pas être en mesure de rembourser. Donc, pour la société, cette année blanche nous permet de préserver le futur. Puisque l’entreprise n’a pas de dette, elle peut se permettre cette année blanche, ce qui n’est pas le cas de toutes les entreprises au Bénin. Alors, l’impact pour l’entreprise c’est de préserver le futur, de ne pas prendre de risque de telle sorte à se relancer en 2021 lorsque l’économie redémarrera.

Des transformatrices de karité exposant leurs produit à Cotonou

Pour les coopératives partenaires, ce sera certainement un manque à gagner, mais elles pourront vendre leurs amendes à d’autres acheteurs ; peut-être à un prix moins intéressant que si elles avaient traité avec Wakapou, mais certainement elles vont y arriver. Ce que nous remarquons cette année, c’est que les arbres n’ont pas énormément produit, ce qui est normal après une année abondante comme 2019 et donc il y a peu d’amendes. On peut s’attendre à ce que les prix soient à peu près corrects malgré la baisse de la demande en Europe.

Comment relancer les activités après une telle année qui est certainement un coup dur pour votre startup ?

On constate aujourd’hui que l’Afrique a été épargnée par la COVID-19, il n’y a pas eu de crise sanitaire grave pour l’instant. Mais l’Afrique est frappée par le contre coup économique de façon extrêmement forte. Je pense donc qu’à l’issue de cette crise, probablement au deuxième semestre de 2021, de nombreuses entreprises qui étaient dans la chaine de valeur du karité comme les négociants, les transformateurs, les exportateurs, etc… ne seront probablement plus là pour fournir leur produit et service. Les entreprises qui seront là avec une capacité de production intacte, avec des capacités humaines de gestion intacte, seront parmi les seuls en mesure de répondre aux attentes et aux besoins du marché en fin 2021. Donc je pense qu’il y aura une demande quand ça va repartir, la croissance de la demande sera aussi forte que la baisse que nous sommes en train de constater. Et il ne faut pas se croiser les bras en attendant que ça reparte, il faut démarcher les clients. Wakapou a comme stratégie d’assister à des foires internationales si elles se tiennent. Lorsque ces foires internationales vont reprendre, nous avons l’intention d’y être pour rencontrer les clients potentiels pour leur dire que nous sommes là et que nous serons prêts au moment du redémarrage.

Pensez-vous que la filière karité saura faire face aux effets d’une telle crise qui réduit ou annule même les activités de plusieurs acteurs ?

Ce qui est constaté en ce moment c’est que l’agriculture ouest-africaine en générale s’est montrée très résiliente et que la crise a eu peu d’impact sur la production alimentaire. C’est dû au fait qu’il y a peu de mécanisation et peu de dépendance dans les process vis-à-vis d’intrant venu de l’extérieur, que la main-d’œuvre agricole est disponible sur place. Le Bénin ne dépend pas de migrants, comme beaucoup de pays d’Europe et cette agriculture est essentiellement tournée vers le marché interne.

Lire aussi : Le karité béninois en danger

Pour ce qui est de la filière karité, c’est une filière tournée vers le marché externe. Je m’attends donc à ce que certains acteurs soient en grandes difficultés. Il faut aussi noter que les négociants, les acheteurs… travaillent sur plusieurs filières. Ils peuvent se reprendre plus tard sur d’autres produits et essayer de compenser leur perte sur le karité. Mais pour l’agriculture en Afrique de l’Ouest, on prévoit une baisse de 25 % de l’activité et des ventes. C’est alors un quart de l’activité qui va disparaitre. Les producteurs auront toujours les moyens de se nourrir grâce à leurs parcelles et grâce à la solidarité. Si la crise ne dure pas au-delà de la moitié de 2021, je pense que cette partie de la chaine de valeur résistera. Donc cette une année où tout le monde va souffrir, mais beaucoup vont s’en remettre. Si ça doit durer au-delà de 2021, à ce moment-là, ce sera beaucoup plus grave et peut être qu’une grande partie de la chaine de valeur sera définitivement cassée et ce sera un problème important.

Que pensez-vous que l’Etat doit faire pour aider les startups (PME) du secteur agricole à tenir le coup ?

Pour comprendre comment l’État peut soutenir les PME, il faut comprendre les problèmes des PME agricoles au Bénin. Il y en a quatre à savoir premièrement le déficit d’accès au marché, car les promoteurs des PME ont un manque de connaissance des marchés export et un manque d’accès aux clients potentiels. Deuxièmement, le déficit de productivité et de compétitivité. Les coûts de transactions sont élevés par rapport aux concurrents en Asie et en Amérique latine. Troisièmement, il y a un déficit de soutien de l’État. À mon avis, l’État manque de moyens humains, aussi de moyens financiers pour soutenir correctement les filières agricoles. Quatrièmement, il y a un déficit de formalisme des filières. Les interprofessions sont sans moyen, désorganisées et parfois peu représentatives de la filière.

Dès lors qu’on a identifié ces problèmes, les solutions que l’État pourrait apporter sont multiples. Concernant le déficit d’accès au marché, l’Etat pourrait apporter des subventions aux PME pour leur participation groupée à des foires internationales. Ils pourront rencontrer des clients en un seul endroit. L’Etat pourrait aussi organiser des formations au profit des PME à la prospective commerciale, à la connaissance de son marché, des clients et les exigences de ces clients concernant les produits qui sont fabriqués au Bénin. Lorsque le producteur ou le promoteur arrive à répondre à ces exigences, il devient plus attractif à ses clients potentiels. L’État pourrait enfin mettre des études de marché à la disposition des PME à travers le ministère de l’industrie ou l’APIEX. Ces études permettront de guider les promoteurs sur la taille des marchés et leurs exigences.

Les fruits de karité en pleine campagne agricole

En ce qui concerne le déficit de compétitivité et de productivité, l’État doit continuer à améliorer les infrastructures sur la fourniture d’électricité, les routes, etc. Pour un paysan, il est très important d’avoir une bonne route à proximité de ses opérations. Ceci facilite l’accès et la distribution, la logistique des produits. Il faut aussi subventionner le prix de l’énergie (électricité ou pétrole). Ce sont des intrants importants pour les PME et PMI dont le prix est très élevé au Bénin. Il est donc nécessaire de subventionner ce prix à un niveau international.

Pour ce qui est du déficit du soutien de l’État, il faudrait que les PME puissent bénéficier de prêts bonifiés au moins pour l’achat des équipements. Ces équipements permettraient d’augmenter la productivité et leur compétitivité. Il faudrait que l’État mette en place un système de crédit et des garanties pour les banques pour que ces dernières prêtent aux PME agricoles. Si l’État se porte garant pour tout ou partie du crédit, cela facilitera l’accès au financement aux PME. Ensuite, les plans nationaux de développement des filières devraient être élaborés sur la base du marché export. Le marché local est important d’une part, mais les volumes sont faibles et les prix sont moins rémunérateurs. Le Togo l’a très bien compris par exemple. Le plan de développement d’une filière doit être basé sur le marché d’exportation.

Lire aussi : La jeunesse au cœur de l’innovation et de la modernisation de la filière Karité du Bénin

Quant au déficit de formalisme des filières, il faut que l’État aide au financement des interprofessions à travers une taxe à l’export comme avec la contribution de la recherche agricole. Une partie de cette taxe produite par la filière sera reversée à l’interprofession pour qu’elle ait des moyens de s’organiser, d’avoir des locaux, d’avoir une équipe et les moyens de mener des actions qui permettent de renforcer la filière. Aujourd’hui, les acteurs sont trop faibles et les filières n’ont pas les budgets suffisants pour s’organiser. L’État peut prendre des décrets pour la constitution d’un conseil paritaire entre celui-ci et le secteur privé représenté par l’interprofession pour organiser et discipliner la filière.

Et s’il faut ajouter quelque chose, c’est que sur la question des PME, l’Etat a un rôle à jouer définitivement, mais les banques aussi. D’une part vis-à-vis des clients existants, il faut les aider à rééchelonner leur dette. Vis-à-vis des nouveaux clients, elles doivent apprendre à mieux analyser les risques des PME et PMI, ne pas se concentrer uniquement sur l’analyse financière, mais aussi sur une analyse qualitative. Cela sera possible si seulement les chargés d’affaires se déplacent pour mieux connaitre les opérations des clients potentiels et que les banques mettent à la disposition des PME des produits de financement adaptés à leur moyen. Quand on leur demande de fournir des garanties et des assurances, ce sont des coûts qu’ils ne peuvent pas supporter de même que les taux d’intérêt élevés. On s’attend bien à ce que l’Etat fasse des prêts bonifiés, qu’il prenne à son compte une partie des taux pour alléger la charge financière des PME jusqu’à ce qu’elles aient les reins solides et une taille critique. C’est donc un ensemble, un trio. La PME doit se formaliser, se discipliner et améliorer sa culture financière. La banque doit fournir des produits adaptés et doit mieux accompagner et mieux connaitre les PME et l’État doit mettre l’environnement nécessaire à la mise à disposition du financement aux PME afin de leur permettre de croitre et de devenir solide. Il est vraiment important qu’il y ait cette coordination afin de permettre aux PME de survivre à cette période de crise.

Propos recueillis par André Tokpon

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