Afriqueagro-businessAgro-foresterie

Le karité béninois en danger

Alors que le gouvernement s’attèle à accroître la production de karité au Bénin et hisser le pays au rang de 1er producteur en Afrique, la filière subit de plein fouet, les affres de la déforestation.  Chaque année, des centaines d’arbres à karité sont abattus par les artisans, les producteurs de charbon mais aussi et surtout par des agriculteurs qui désirent étendre leurs champs d’exploitation. Les parcs à karité disparaissent peu à peu au grand dam des femmes rurales et de l’industrie cosmétique et alimentaire.

4è produit d’exportation du Bénin, le karité est l’une des épines dorsales de l’économie agricole du pays, avec une production qui avoisine les 85.000 tonnes. Spéculation à forte valeur ajoutée, ce produit permet à la femme rurale de mener une activité génératrice de revenus pour subvenir au besoin de sa famille, dans le contexte de pauvreté qui caractérise les milieux ruraux en Afrique. Au Bénin,  le karité est l’activité principale de près de 500.000 femmes rurales. Malheureusement, cette spéculation se meurt peu à peu du fait de l’abattage des arbres à karité et le non renouvellement des parcs présents sur l’étendue du territoire national. En effet, ce sont des centaines d’arbres à karité qui sont abattus chaque année par les hommes pour diverses raisons.

Si d’aucuns font preuve de mauvaise foi ou parfois d’ignorance en coupant les pieds de karité, d’autres le font pour la fabrication des mortiers et du charbon de feu. Mais la plus grande menace provient des agriculteurs qui, dans le souci d’agrandir leurs champs, n’hésitent pas à décimer les parcs à karité. Tout ceci sous le regard impuissant des femmes qui attendent désespérément, des actions fortes des autorités compétentes qui vont décourager et annihiler ce genre de choses.

S’il est vrai que de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer la chose, il n’en est pas moins que ces actions sont insuffisantes pour enrayer le danger qui plane sur cette filière. En mai 2019, deux agriculteurs ont abattu et incinéré plus de 100 arbres à karité à Bétérou (au nord-ouest de Parakou) et ont facilement échappé aux agents des eaux et forêts en fuyant du village. De tels actes se produisent très souvent, mettant en cause, le système de veille des forestiers et des autorités à divers niveaux des zones à forte densité de ladite ressource.

 Les acteurs en état d’alerte

Considéré comme ‘’l’or de la femme’’, le karité attire de plus en plus d’investisseurs. Ainsi, au moment où les femmes ramasseuses du fruit vont en tirer le plus grand profit, l’abattement des pieds de karité fait planer une grande menace sur leur activité et sur l’économie rurale. On estime à plus de 500 000, le nombre de femmes rurales qui vivent directement du karité. La production du karité embrasse plus de 20 communes dont les populations ont pour activités, la transformation des amandes en beurre et la commercialisation des amandes de karité. Par ailleurs, la filière participe à près de 2% au PIB du Bénin en générant près de 10 milliards de recette par an.

Les femmes de sinahou en plein ramassage de karité en juillet 2019

La destruction des parcs à karité a donc de quoi inquiété plus d’un, notamment les acteurs de la filière. Au détour de la 10ème conférence internationale du karité qui s’est tenue à Cotonou en 2017, les différents acteurs ont tiré la sonnette d’alarme en adressant un plaidoyer aux gouvernants afin d’éveiller les consciences. Depuis lors, l’Association Karité Bénin (AKB) a mis en place des coalitions régionales et communales dont le but est non seulement de dénoncer les fossoyeurs mais aussi de protéger les parcs. Elles sont chargées de faire des plaidoyers auprès des élus locaux et communaux afin que le système de protection soit renforcé autour des parcs.

En attendant, les femmes ramasseuses se mobilisent et travaillent à dénoncer les bourreaux de la ressource karité à l’image des groupements de femmes de Bétérou qui ont dénoncé les deux agriculteurs sus-mentionnés. Aujourd’hui plus qu’hier, elles s’arment pour faire barrage aux éventuels actes de vandalisme des parcs à karité car elles se savent en danger. Cette inquiétude gagne de plus en plus aussi les investisseurs privés qui interviennent dans la filière. En effet, l’abattage des arbres réduit la disponibilité de la matière première surtout lorsqu’on sait qu’aujourd’hui c’est à peine 30% des fruits qui sont ramassés chaque saison à cause de la pénibilité de l’accès aux forêts. Ces derniers sont donc inquiets de voir non seulement leur chiffre d’affaires baissé mais aussi de voir disparaitre la filière si rien n’est fait.

Des arbres à karité brulés à Bétérou en mai 2019

Le reboisement comme alternative durable

Face à un tel impact économique, il devient impératif pour les autorités de changer de fusil d’épaule pour ne pas faire face à la longue, à une grave crise sociale et économique. Elles doivent alors prendre des mesures drastiques pour veiller à l’application de la réglementation en vigueur et travailler à doter le Bénin de dispositions législatives particulières pour le karité. Les agents des eaux et forêts doivent redoubler de vigilance et d’ardeurs pour resserrer l’étau autour des coupables. Il va donc falloir accentuer la sensibilisation dans les zones à karité avec des messages forts pour heurter les sensibilités, en mettant à contribution les médias locaux.

Au-delà de l’aspect économique, c’est un drame environnemental qui se prépare avec l’abattement des pieds de karité. En effet, le karité a des vertus écologiques indispensables, favorisant notamment les cultures et la biodiversité. Grâce à son système racinaire tortueux, le karité prévient l’érosion et favorise l’association avec d’autres cultures. Le reboisement apparait donc comme une solution durable pour non seulement préserver l’activité économique mais aussi pour protéger l’environnement.

Dans cette perspective, l’AKB en collaboration avec l’Institut national de la recherche agricole du Bénin travaille à la production de jeunes plants et forme des pépiniéristes en vue du lancement d’une campagne de production de près de 60 000 plants de karité d’ici 2020. Une initiative à encourager et à pérenniser surtout lorsqu’on sait que la tradition a instauré un mythe de l’espèce. La sauvegarde des parcs à karité et leur renouvellement doit ainsi préoccuper toutes les couches de la société car la crise qui découlerait de leur destruction n’épargnera personne, même si aujourd’hui, un certain groupe de personnes profitent aisément des arbres abattus.

Rappelons que le karité est une ressource agricole naturelle uniquement présente en Afrique de l’ouest et du centre. Au Bénin, le karité est concentré dans les départements de l’Atacora, de l’Alibori, du Borgou, des Collines et de la Donga.

André Tokpon

Tags
Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page

Adblock détecté

S'il vous plaît envisager de nous soutenir en désactivant votre bloqueur de publicité
%d blogueurs aiment cette page :