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Dr Mpoko Bokanga : « Nous devons booster notre productivité, sinon, nous allons vers la catastrophe »

Après avoir pris une part active à la 9ème édition du Forum sur la révolution verte en Afrique (AGRF 2019), Dr Mpoko Bokanga, coordonnateur technique du Programme ‘’Technologie pour la Transformation de l’Agriculture Africaine’’ (TAAT en Anglais), est plus que jamais engagé dans la dissémination des technologies digitales auprès des producteurs africains. Dans un entretien à nous accorder, il insiste sur l’urgence pour l’Afrique d’accroitre sa productivité par des semences améliorées en s’appuyant sur la technologie digitale.  

AGRATIME : Quel est l’intérêt de l’AGRF 2019 pour le programme TAAT ?

Dr Mpoko Bokanga : Le thème du sommet AGRF c’est l’utilisation des technologies digitales dans l’agriculture africaine. Parce que jusqu’à présent c’était un domaine qui n’était pas bien maîtrisé mais qui se développe très rapidement. Pour le programme TAAT, il y a une implication directe. En fait l’objectif de TAAT c’est de disséminer le plus loin possible et atteindre le maximum de producteurs africains avec des technologies performantes afin de booster la production agricole de l’Afrique. Pour le moment, la production de notre agriculture est très faible comparativement aux autres régions du monde même les régions qui sont aussi pauvres comme l’Afrique ; l’Asie du Sud Est par exemple où les rendements qui s’obtiennent sont supérieurs au rendement que nous avons en Afrique. Or notre population est en train de s’accroitre très rapidement et donc notre capacité de nourrir nos populations diminue d’année en année et nous sommes obligés d’importer des aliments que nous pouvions produire : le riz, le maïs, etc. Et pour changer ça, il faut que nos producteurs puissent produire plus, sur les mêmes surfaces. Donc si vous avez un hectare, au lieu de produire une ou deux tonnes de maïs, il faut en produire plus. Dans les pays développés, ils produisent jusqu’à dix tonnes à l’hectare. Nous devons booster notre productivité, sinon, nous allons vers la catastrophe.

Quelles technologies digitales proposez-vous pour améliorer la productivité des producteurs africains ?

Le programme TAAT est organisé autour des filières. Dans chaque filière nous formons des compacts. Le compact est une association de toutes les institutions nécessaires pour la dissémination des technologies. Par exemple dans le compact maïs, nous voulons disséminer des technologies qu’on appelle « Climate smart maize ». Ce sont des variétés de maïs intelligentes face au climat, des variétés qui sont tolérantes à la sécheresse. Pour déployer ces technologies, il faut des producteurs de semences, des multiplicateurs de semences etdes distributeurs, il faut des agences de certifications que ces semences sont effectivement des semences ciblées, il faut des acheteurs des produits. Donc nous organisons toutes ces institutions et nous faisons un programme pour que les producteurs de semences trouvent des acheteurs qui vont les planter et que les planteurs puissent à leur tour trouver les acheteurs de leur produit quand ils vont les récolter. Nous mettons ensemble cette infrastructure institutionnelle qui permettra aux technologies qui viennent de n’importe où d’être utilisé et de mener aux résultats escomptés qui sont l’accroissement de la productivité.

Comment vous organisez-vous pour rendre disponible les semences améliorées aux producteurs ?

Nous avons identifié des fournisseurs de technologies et le rôle de l’unité que je gère est de vérifier que les technologies qui sont admises dans le programme sont des technologies qui ont déjà fait leurs preuves et qui sont performantes. Et donc à travers les compacts nous mettons ensemble tous les acteurs nécessaires à la dissémination des programmes, ils définissent un programme de travail qui est validé par le bureauet qui a des financements pour pouvoir opérer. À travers cette approche, les producteurs de semences de base et de pré-base, les multiplicateurs de semences, tous ensemble définissent un programme au bout duquel les semences produites seront mises à la disposition des producteurs. Cela suppose que le programme travaille conjointement avec les États et les entreprises semencières.

Dr Mpoko Bokanga avec ses collaborateurs sur le stands du TAAT à l’AGRF 2019 ce 06 septembre 2019

D’ailleurs, les financements disponibles au niveau du programme ne sont que des catalyseurs pour mettre en place cette infrastructure. Mais nous comptons sur les programmes de développement agricole des pays pour mettre à leur disposition cette infrastructure technologique avec l’appui technique nécessaire pour que dans ces programmes pays, il y ait cette composante des meilleures technologies possibles. Dans notre analyse, nous avons observé que beaucoup de pays dans les trente dernières années, ont des programmes de développement agricole  qui utilisent des technologies peu productrices. Nous voulons changer ça en nous assurant que ces pays auront accès aux meilleures technologies.

Avez-vous déjà des résultats tangibles qui vous permettent d’espérer un succès auprès des pays ?

Absolument. Par exemple dans le compact maïs, il y a des variétés de maïs qui sont adaptés à la sécheresse. Ces variétés ont pu être multipliées par 30 compagnies semencières au moins en Afrique de l’Est et en Afrique australe et qui a produit suffisamment de semences pour pouvoir planter 2 millions d’hectares. Et ça s’est fait en une année seulement. Nous allons continuer sur cette lancée parce que notre objectif est de pouvoir atteindre 40 millions de producteurs agricoles africains qui devront avoir accès aux technologies agricoles améliorées, parce que pour booster la productivité moyenne en Afrique il faut atteindre un maximum de producteur.

Le Sahel étant une zone particulièrement touchée par la sècheresse, avez-vous un programme spécifique pour cette zone ?

Dans la zone du sahel, nous avons les compacts mil et sorgho, parce que ce sont les cultures les plus importantes pour la zone. Nous avons aussi un compact pour l’élevage. Dans ce compact, nous sommes en train de disséminer des variétés de sorgho et de mil qui sont plus productrices et plus résistantes aux maladies et qui peuvent avoir un double emploi : produire des graines pour la nourriture, mais aussi à produire du matériel pour l’alimentation du bétail. Il y a même un troisième emploi qui se met en place, puisque dans certains pays le sorgho peut être utilisé d’une manière industrielle dans la fabrication de la bière et autres produits finis. Mais dans notre approche, nous ciblons les objectifs de développement des pays concernés. Ce sont les pays qui nous disent leurs priorités et nous adaptons le programme TAAT à ces priorités.

Quel bilan pouvez-vous faire de votre participation à l’AGRF 2019 ?

On a vu dans ce sommet que l’agriculture digitale se développe à grande allure en Afrique. Nous savons que les technologies digitales ont vraiment propulsé l’Afrique sur la scène mondiale de la téléphonie mobile et des transferts financiers. Nous pensons que cette même technologie pourra aider à développer l’agriculture. Et pour nous dans le programme TAAT, nous voulons disséminer les technologies, utiliser les plateformes digitales comme moyens de dissémination des technologies pour pouvoir amener l’information nouvelle jusque dans la main du producteur africain qui aurait un téléphone. Nous entrevoyons aussi la possibilité pour un producteur qui serait confronté à un problème dans son champ d’envoyer un message à la plateforme, d’indiquer la nature de son problème et de recevoir une solution à partir de cette plateforme instantanément. Je pense que cela a un potentiel de transformer l’agriculture africaine.

Que comptez-vous faire pour susciter l’intérêt de ces producteurs qui taillent peu d’importance aux smartphones, aux ordinateurs, etc. ?

Il n’est pas nécessaire que le paysan africain attache de l’importance à ces choses. Il faut regarder les statistiques étonnantes dont nous avons entendu parler : 70 % des Africains possèdent un téléphone cellulaire, pas forcément un smartphone. Il peut se connecter à des sources d’informations par la téléphonie mobile. Pour nous c’est un potentiel énorme. Parce qu’on peut atteindre ce producteur qui est connecté même par téléphone mobile ordinaire. C’est tout ce qu’il faut car Il y a vingt ans, très peu de personnes avaient accès à un téléphone.

Quelles sont les actions phares à mener à court ou à moyen terme par le programme TAAT pour implémenter les technologies qu’il développe ?

Le programme TAAT est relativement jeune. Il a commencé en juin 2018. Donc dans la première année il s’agissait d’établir les compacts, d’établir les partenariats nécessaires à la dissémination des technologies, mettre en place des champs de démonstration pour que le décideur politique et le public en général puisse voire la performance de ces technologies. Maintenant, nous passons à l’étape suivante qui est d’amener ces technologies à l’intérieur des programmes de développement agricole des pays. Donc nous sommes en train de nous engager avec les dirigeants des pays ainsi que leurs secteurs privés pour que leurs programmes respectifs prennent en compte les technologies qui sont démontrées par le programme TAAT. Et c’est ainsi que nous pouvons atteindre notre objectif de 40 millions de producteurs africains. Si on laisse cela aux acteurs du programme uniquement, on ne pourra pas atteindre ce nombre, mais en catalysant nos efforts  en nous joignant aux programmes nationaux qui sont beaucoup plus larges et qui sont financés d’une manière beaucoup plus large par les bailleurs de fonds comme la BAD, la Banque Mondiale, le FIDA avec des prêts et des dons pour le développement agricole. Maintenant ils auront accès aux meilleures technologies et à l’appui technique que les institutions dans le programme TAAT offrent aux pays africains.

Propos recueillis par André Tokpon

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