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Enquête: Un microcosme de jeunes entrepreneurs agricoles en éclosion dans l’Ouémé

Jadis considérée comme un emploi de seconde zone,  l’agriculture s’impose aujourd’hui au Bénin comme une alternative crédible au chômage des jeunes. Conscient des enjeux,  le Programme Approche Communale pour le Marché Agricole-phase 2 (ACMA 2) a dédié un projet aux jeunes entrepreneurs agricoles exerçant dans ses zones d’interventions. De Missérété à Adjohoun en passant par Dangbo dans le département de l’Ouémé les bénéficiaires louent l’opportunité d’un tel projet et n’hésitent pas à mettre en exergue,  l’ingéniosité et l’utilité du dispositif institutionnel mis en place par ACMA2.

Mis en œuvre par le Centre international pour le développement des engrais (IFDC) en consortium avec Care International Bénin/Togo et l’Institut Royal des Tropiques (KIT), ACMA 2 est un programme qui vise à accroitre les revenus agricoles des populations à la base. Pour ce faire, il cible prioritairement les jeunes et les femmes producteurs, transformateurs ou commerçants agricoles de ses zones d’intervention. Cette orientation du programme s’explique par le nombre important de jeunes (10 000) qui se consacre à une activité agricole dans lesdites zones. « Un véritable nid d’agriculteurs, de transformateurs et même de commerçants de produits agricoles » comme les qualifie Chantal Bossou Ahokpossi, Chargée du développement inclusif agrobusiness et Spécialiste des questions de jeunesse du programme.

Ces milliers de jeunes qui aspirent à l’entreprenariat agricole n’ont pas toujours connaissance des bonnes pratiques susceptibles d’asseoir et de développer leurs activités.  Entre non-respect des itinéraires techniques, gestion confuse des finances, le choix des variétés de produits adaptées à leur milieu et stockage de la production, ces jeunes se perdent en cours de route et ont donc besoin d’un encadrement rigoureux pour atteindre leur objectif.

Ne pouvant répondre simultanément aux besoins de 10.000 jeunes, ACMA2 a lancé un appel à candidatures qui a abouti à la sélection de 2.300 jeunes hommes et femmes se trouvant dans la tranche d’âge de 18 à 35 ans. Ceux-ci ont été répartis en deux catégories selon leurs activités pour suivre un programme de formation pratique de six mois et bénéficier d’outils de capacitation.

La première constituée de 2000 jeunes, est celle des débutants qui naviguent entre la production, la transformation ou le commerce mais menant leur activité pour satisfaire les besoins de subsistance. Ils ont du mal à conserver les produits après les récoltes. L’autre catégorie est celle des 300 micros entrepreneurs sélectionnés par le programme. Ils menaient leurs activités dans la totale méconnaissance des règles de gestion d’une entreprise. Contraint à travailler dans l’informel, ils ne pouvaient pas évaluer concrètement les charges, les recettes, les bénéfices ou pertes qu’ils ont enregistrés après une période de production ou de vente.

Une stratégie de proximité multidimensionnelle pour accroître la compétitivité

Pour faire face efficacement aux besoins en formation de ces milliers de jeunes, ACMA2 mise sur une stratégie multidimensionnelle à travers laquelle ils sont évalués en vue de renforcer les connaissances pratiques et le capital matériel des uns,  et accompagner d’autres dans la formalisation de leurs entreprises avec en toile de fond, une application stricte des bonnes pratiques managériales et financières.

À cette fin, un dispositif de proximité a été mis en place. Une quinzaine de jeunes micros entrepreneurs retrouvée en pleine séance d’apprentissage pratique dans une ferme de production du poisson tilapia à Missérété a permis de mieux comprendre. « Ces jeunes sont réunis en groupe d’apprentissage entre eux et les Structures d’Appui à l’Entrepreneuriat (SAE) leur donne tous les éléments nécessaires pour entreprendre et pour produire » renseigne Benjamin Houéto, Superviseur du programme ACMA 2 dans l’Ouémé. Ces SAE sont essentiellement des Organisations non gouvernementales retenues après un processus de sélection pour exécuter le programme de formation et suivre individuellement les jeunes qu’ils encadrent dans les Pôles d’Entreprises Agricoles (PEA) et sur leurs sites personnels de production où ils reçoivent des conseils pour transcender leurs difficultés personnelles. Ainsi, jeunes et acteurs du programme ACMA2 semblent être au même diapason, car aux séances de formation et d’apprentissage, les jeunes font montre d’un intérêt soutenu par leur attention et leurs questions.

Les jeunes membres du groupe d’apprentissage dans le PEA Poisson de Missérété

Un plan de formation fourni et complet

« Nous avons appris comment il faut faire la pépinière, comment l’entretenir, combien de grammes de grains il faut utiliser sur chaque pépinière. Nous avons aussi appris comment utiliser les intrants biologiques et comment conserver le plus longtemps possible nos récoltes de piments » témoigne Ferdinand Houézé producteur de piment à Akpadanou dans la commune d’Adjohoun.  Pour sa part Jean-Eudes Boco Houinsou, responsable du PEA poisson de l’arrondissement de Missérété confie : « la première formation que nous avions reçue avec l’ONG ASPAIF, traite de l’éducation financière, c’est-à-dire comment gérer l’argent ».

Un programme très pratique de formation, de coaching et de suivi qui contient les bonnes pratiques culturales, l’éducation financière et managériale, les démarches de création et de formalisation d’une entreprise, la conception et le plaidoyer d’un plan d’affaires et la recherche de financement, que le programme ACMA2 met lui-même à la disposition des encadreurs comme Aimé Guedou Coach à l’ONG Gradeer. Très souvent, de pareilles formations s’achèvent par la mise à la disposition des bénéficiaires, des matériels de travail afin de leur permettre de mieux mener leurs activités.

Des avancées remarquables, mais insuffisantes

De nombreux jeunes bénéficiaires témoignent déjà des changements dans leurs pratiques quotidiennes ainsi que dans leurs activités grâce à l’encadrement des SAE. « Nous ne pouvons que remercier ACMA 2 parce que plusieurs d’entre nous ont commencé déjà à rédiger leur plan d’affaire sur la production intensive d’alevins dans les poches de filet », déclare Ahobanou Nestor, membre du groupe d’apprentissage dans le PEA Poisson de Missérété. Tout comme ce dernier, Eric Adjaka, responsable du second groupe d’apprentissage dans le PEA piment dans l’arrondissement d’Akpadanou affirme que c’est grâce à l’accompagnement du programme ACMA 2 qu’il a su quelles semences il faut utiliser pour de meilleurs rendements et où les obtenir.

La formation n’étant qu’à ses débuts, ces jeunes bénéficiaires du programme ACMA2 ont encore beaucoup de choses à apprendre. Cédric Sègbédji de l’ONG Aspaif explique par exemple que dans chaque chaine de valeurs, il a des thématiques spécifiques qui sont enseignées aux bénéficiaires. « Puisqu’il s’agit du PEA poisson (…) la prochaine formation dans ce volet c’est la fabrication d’une formule d’aliments qui leur sera moins couteuse et leur permettra de mieux conduire leur élevage sans faire beaucoup de coût. »  Obed DAGBESSOUNON, responsable du groupe d’apprentissage du PEA Piment à Hêtin Houédomè, dans la commune de Dangbo, a quant à lui souligné que dans le contenu de formation proposé par Gradeer ONG, il est prévu les procédures de formalisation d’une entreprise. Cette étape ferait de lui un entrepreneur accompli a-t-il dit.

À chaque acteur, sa méthode d’évaluation

Toutes ces formations reçues par les jeunes impactent d’ores et déjà leurs activités puisqu’un suivi est mis en place par le programme ACMA2 afin de réajuster à chaque fois, ce qui a besoin de l’être. Ainsi, les délégués du programme dans les départements effectuent de tournées d’évaluation régulière pour toucher du doigt, la mise en œuvre des notions reçues par les jeunes. Plusieurs indicateurs sont pris en compte pour mesurer le progrès de ces bénéficiaires. Il s’agit entre autres des rendements après les récoltes, la qualité des produits transformés par certains jeunes et mis sur le marché, l’engouement des clients à s’en procurer comme indicateurs de progrès.

En dehors des délégués, les autres acteurs de ce maillon du programme ACMA2 ont mis en place leur propre outil d’évaluation des progrès. « Il y a une fiche de coaching individuel qui permet d’évaluer le niveau par rapport au point de départ, et à chaque étape du suivi. Il y a donc la carte de performances que réalise le coach à la fin de son intervention. » a confié Cédric Sègbédji. La particularité avec les bénéficiaires de l’Ong Gradeer, c’est que chaque responsable de groupe d’apprentissage tient un cahier de visite. Chaque visiteur du groupe y compris les coaches, doivent s’identifier, renseigner l’objet de leur visite et leurs observations.

Par ailleurs, un outil global de mesures des progrès est en pleine expérimentation. Selon Chantal Bossou, cet outil est propre à chacune des deux catégories de jeunes bénéficiaires du programme. Il se fonde sur les actions clés exécutées et qui permettent de doter les jeunes des divers moyens pour accroître leurs revenus et contribuer à l’amélioration de la sécurité alimentaire. L’outil sera vulgarisé aussitôt qu’il sera validé.

Le manque d’instruction et le conflit intergénérationnel posent problème

Dans cette traversée engagée avec les jeunes à travers les SAE, plusieurs réalités socio-culturelles plombent les actions du programme ACMA2. Dans les zones éloignées des centres villes comme à Akpadanou, la jeunesse n’est pas alphabétisée et très peu de jeunes instruits ont atteint le niveau de classe de troisième. À cela s’ajoutent la faible représentativité des femmes, l’accès difficile aux réseaux mobiles surtout dans la zone de la basse vallée. Aussi, certains jeunes sont obligés de braver de longues distances pour atteindre les lieux d’apprentissage alors que certaines localités sont difficiles d’accès surtout en période de crue. Un frein important pour l’assiduité des jeunes en raison des coûts de transport et leur sécurité.

Plusieurs jeunes rencontrés ont encore des doutes et se préoccupe de l’intérêt des formations pour eux. De quoi les rendre nonchalants ou les faire abandonner, mais parfois c’est le conflit intergénérationnel qui plombent l’enthousiasme de ces jeunes. Cédric Sègbédji explique que parfois certains adultes s’invitent aux séances d’apprentissage des jeunes et pour s’insurger contre leur exclusion mais d’autres fois, ce sont les jeunes qui s’opposent à l’absence des adultes soulignant qu’ils devraient profiter de ces derniers. 

Par ailleurs, les jeunes évoquent des problèmes matériels liés à la pratique de leurs activités notamment l’accès difficile à l’eau en saison sèche pour les pépinières ou encore la chereté de certains matériels de confection des cages de filets fixes. Outre ces quelques soucis qu’ils espèrent résoudre avec l’appui du programme, les différentes étapes de cette traversée présagent de bons résultats.

Obed DAGBESSOUNON, Responsable du groupe d’Aprentissage du PEA Piment de Houédomey

De l’optimisme et des perspectives encourageantes

Les jeunes bénéficient de formations et d’un suivi rapproché qui s’étendra encore sur une longue période. Pour son aboutissement, les organes de mise en œuvre du programme et bénéficiaires sont très optimistes. D’après Chantal Bossou, les attentes diffèrent en fonction de la catégorie de jeunes encadrée. En ce qui concerne les jeunes agriculteurs débutants, les perspectives s’énoncent en termes d’instauration d’une dynamique de groupe et la mise en valeur du capital social à travers l’intégration de toutes les compétences et la représentativité des femmes, l‘application effective des connaissances acquises au cours des formations, la création d’une micro entreprise durable et génératrice de revenus par chaque bénéficiaire et la mise sur le marché de produits compétitifs.

Quant aux jeunes micros entrepreneurs, la finalité c’est la formalisation de 300 entreprises, 300 plans d’affaires, l’application effectives des habitudes managériales et de gestion financière d’une entreprise, l’utilisation effective des solutions TIC dans la pratique de leurs activités, le développement d’une relation de proximité entre les structures financières décentralisées (SFD) et les entrepreneurs, l’accès facile au financement et une production intensive en vue de la satisfaction de la demande du marché de l’Est.

Par ses interventions, ACMA 2 démontre qu’il nourrit de grandes ambitions pour la jeunesse béninoise particulièrement pour celle des départements de l’Ouémé, du Plateau, du zou et des Collines, où il intervient. Bien que des améliorations soient enregistrées auprès de ces jeunes, des problèmes non moins importants subsistent. Cela n’émousse cependant pas les ardeurs des différents acteurs et des SAE surtout, motivé à atteindre leurs objectifs : chose qui ne profite entièrement qu’aux jeunes bénéficiaires. Ceux-ci conscients de la chance qu’ils ont, n’entendent pas se défiler et sont disposés à se laisser coacher par le programme.

André Tokpon & Méchac Awokoloïto

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