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Eloi Hounkponnou, producteur béninois de riz bio « Matèkpo » envisage conquérir le marché ouest-africain

A l’heure où, l’agriculture conventionnelle fait de plus en plus débat, un paysan béninois voue un amour incommensurable à l’agriculture biologique. A la tête d’une rizière de 43 ha, au village Houndjohoundji, agglomération de Matèkpo, dans la commune de Grand-Popo au sud du Bénin, Eloi Hounkponnou, s’évertue depuis 2011 à produire du riz exclusivement bio qui porte le nom de la localité où il est produit. Il vise désormais le marché sous régional après avoir conquis le Bénin par la qualité de son produit. Entretien.

Agratime.com : Comment êtes-vous devenu producteur de riz ?

Eloi Hounkponnou : J’ai appris à produire le riz à l’époque révolutionnaire plus précisément dans les années 1978, 1979 et 1980.  C’était l’activité de l’école au secondaire. Comme je n’ai pas pu réussir à faire de grandes études, comme on le dit chez nous, je suis devenu par la force des choses un artisan. Plus tard, je suis retourné au champ pour m’investir dans la production du riz. Ainsi, depuis sept ans (2011) je me suis spécialisé dans la production du riz biologique.

J’ai pu m’imposer une certaine rigueur et ensemble avec l’équipe qui travaille avec moi, nous n’utilisons rien comme produits chimiques. Tout (les débris) ce que nous récoltons sur la terre nous le lui retournons.  Nous sommes dans une zone marécageuse, toujours inondée. Cela permet à ce que tout ce que nous déposons sur la terre puisse se décomposer et redonner nourriture à la terre. Donc, nous n’utilisons pas d’herbicide. Rien de chimique sur notre terre ici. Nous avons commencé avec un hectare et évoluant graduellement, nous sommes désormais sur 43hectare.

Quelles sont les variétés de riz que vous produisez ?

Je ne produis que le riz R841. Je voulais faire le riz noir que j’ai amené de la Côte d’Ivoire mais j’ai eu un peu de retard. Donc, je l’ai gardé pour la production de l’année prochaine. Je fais le riz paddy (riz non décortiqué qui a conservé sa balle après battage) et le riz blanc. Mais cette année, j’ai démarré la production du riz étuvé. C’est un riz précuit triplement riche que le riz blanc, très riche en minéraux. Il facilite la digestion et c’est très bon pour les personnes du 3è âge et les diabétiques.

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Il y a un phénomène qui fait que l’amidon est brisé dans cette variété de riz. J’ai fait une production-test d’un hectare, soit 6 tonnes pour réaliser l’accueil que les consommateurs lui réserveraient. Comme c’est un riz très bon, les gens ont aimé. Et le produit est facile à écouler.

Quelle quantité produisez-vous par an ?

Je suis à 6,2 tonnes à l’hectare par an. Si je fais 10 ha, la production tourne autour de 70 tonnes. Donc avec les 43 ha je tourne autour de 270 tonnes de riz.

Qu’est-ce qui particularise le riz « Matèkpo » ?

Ce qui particularise le riz « Matèkpo » des autres riz, c’est qu’aucune composante chimique n’entre dans le processus de sa production. En d’autres termes, il ne connait pas de produits chimiques, de l’engrais et de l’herbicide. Le riz « Matèkpo » peut durer trois jours après cuisson, sans être chauffé, et peut être encore consommable. Je connais des gens même des professeurs d’université qui ont fait l’expérience et m’en ont fait le témoignage.

Je me rappelle qu’il y a un professeur d’université qui a témoigné au cours d’un atelier avoir testé le riz pendant cinq jours. Et ce n’est qu’au cinquième jour qu’il a constaté qu’il y a moisissure. D’ailleurs, les femmes aiment le riz « Matèkpo » pour cette caractéristique. Très honnêtement, le riz « Matèkpo » est apprécié.

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Est-ce que vous avez des partenaires qui vous soutiennent ?

Pour le moment, non. Depuis 2011 que j’ai commencé, c’est seulement cette année que l’Agence nationale pour l’emploi du Bénin (ANPE) m’a offert une décortiqueuse, une moissonneuse à main et une calibreuse locale.

Combien d’employés avez-vous ?

Mes employés permanents sont au nombre de 25. Les non permanents, eux, sont une quarantaine. Il faut préciser que j’utilise assez de main d’œuvre au moment du désherbage. Ce sont des gens qui viennent sporadiquement juste pour le désherbage qui dure, peut-être, un mois et demi. Quant à la chasse aviaire, elle peut durer deux mois et demi.

Est-ce que le changement climatique impacte votre production ?

Bien évidemment ! Par exemple cette année, nous avons des difficultés du fait qu’il n’y a pas eu assez de pluie. En principe, le sol n’est pas accessible en ce moment-ci. Le sol serait déjà humide. Or, le riz se développe dans l’eau. En conséquence, la production n’est pas forte. Quand le riz veut faire ses fleurs, ça doit se faire dans l’eau. En ce moment, on sent l’air dans les herbes. Et c’est ainsi qu’on a du bon riz. Actuellement, nous avons un peu de perte.

Que préconisez-vous pour inverser la tendance ?

C’est l’irrigation. Ce que nous avons essayé de faire n’est pas encore parfait. Nous avons juste fait quelque chose pour tirer l’eau de la moto pompe dans le champ.

Faites-vous de l’exportation ?

Pour le moment, non ! Je fais écouler tout mon produit au plan national. En effet, nombre de Béninois ont pris conscience de la pourriture que nous mangeons avec les riz importés. Les gens sont déjà conscients de ce que ce qu’ils consommaient nuisaient à leur santé. Donc, ils font la sélection. De plus, ils connaissent mon site de production. Raison pour laquelle, ils préfèrent acheter du riz bio « Matèkpo » pour préserver leur santé. Et la demande rencontre l’offre.

Quelles sont les perspectives ?

Ma vision, c’est de conquérir le marché sous régional. Je veux exporter mon riz dans les espaces UEMOA (Union économique et monétaire ouest africaine) et CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Il faut que les pays de la sous-région sachent que le Bénin produit du riz biologique de bonne facture. Nous n’allons pas rester consommateurs pour toujours. Nous devons conjuguer au passé l’image du Bénin grand consommateur de tout ce qui vient de l’extérieur.

Par ailleurs, je voudrais aussi transformer mon site de production en un site-école où des apprenants peuvent venir apprendre comment produire le riz.

Ne pensez-vous pas que les Béninois ont plus besoin de votre riz que les citoyens des autres pays de la sous-région ?

Je le sais. Donc, si j’augmente le prix, ils doivent accepter. Mais dès que tu augmentes le prix, les consommateurs estimeront que c’est trop cher. Ils diront que comment comprendre qu’un produit made in Bénin soit plus cher qu’un produit exporté. J’imagine qu’ils ignorent tout ce qui entre dans la production du riz «Matèkpo».

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Comme je le disais plus haut, je n’utilise pas de produits chimiques. En réalité, quand on utilise l’herbicide, on n’a plus besoin de faire le désherbage tandis que nous nous faisons le désherbage du riz après trois semaines. D’ailleurs, nous faisons le désherbage deux fois. S’il n’y a pas eu pluie, on le fait pour une troisième fois. S’en suit la chasse aviaire. En d’autres termes, les dépenses sont énormes.

Quelles sont les difficultés que vous éprouvez dans la production ?

La chasse aviaire, par exemple. [Regard froncé] En effet, quand j’avais démarré une production de 20 ha, j’ai dû couvrir toute la superficie avec des filets. Mais les filets étaient déchirés par des vents violents. En ce moment-là, les oiseaux aussi détruisaient le champ. En conséquence, j’ai enregistré à la fois une perte de filets et une perte de mon produit. Pour faire face à cette situation, j’ai eu l’idée de faire appel à 63 personnes pour la chasse aviaire sur les 43ha de ma rizière. Ces derniers restent sur le terrain du matin au soir.

Entretien réalisé par André Tokpon & Sylvanus AYIMAVO

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